Tour de passe-passe à cinq euros

          «Wello, you haf’ moni  wif ten and faïfe ?»

Menue monnaie monnaie !

          Le type me tend trois billets de vingt, il lui manque pas mal de dents en haut et en bas, les restantes sont bien noires, ça dénote avec la bonne qualité et la classe de ses fringues. Le type est louche, ça n’est pas un client habitué, d’ailleurs, ça n’est pas un client du tout. Dans la caisse justement, j’ai toujours soixante euros et des poussières en début de service, jamais plus, pour éviter de se faire trop dépouiller en cas de vol à main nue ou armée. Je lui réponds que la transaction ne va pas être possible. Il insiste pour que je lui donne le change sur un seul de ses biftons, ça me va, je lui rends les deux autres en main propre.

          Je pioche un billet de dix et deux de cinq, je les pose devant moi, je baisse les yeux quelques secondes pour refermer le tiroir de la caisse, je les relève, un billet de cinq a disparu. Il enchaine quelque-chose d’incompréhensible avec son affreux accent anglais de baveux édenté . Son billet de vingt est toujours sur la réception, à quelques centimètres de la monnaie amputée que je viens de lui filer. Je pensais pourtant l’avoir rangé dans la caisse… J’ai pas les yeux en face des trous ce soir, je suis crevé de la veille à cause de clients rentrés très tard.

Bonne nuit messieurs dames ! Peace !

          Lui, il me fixe bien droit de son regard vitreux et déterminé, il continue son baragouinage que je commence tout juste à piger… Ce n’est pas grave si je n’ai pas assez de monnaie en billets de cinq, il ne veut pas de pièces, que je reprenne les quinze euros et qu’il récupère son billet de vingt. Il me sourit de toutes ses gencives pourries, il me prend pour un con.

Quel billet ?

          Je lui dis gentiment de prendre ses quinze euros, qu’il en manque cinq sur le comptoir. Il fait mine de ne pas comprendre et me répète son laïus saliveux, ça ressemble à Gerra imitant Ribéry. Je lui répète à mon tour, plus ferme cette fois-ci, de ne pas exagérer et de prendre les quinze euros restants. Il ne comprend toujours pas, bredouillages diverses mais toujours très cordiaux. Là, je m’énerve vraiment et prends mon meilleur accent de flic new-yorkais : «Come on man ! You allready put five in your pocket ! Keep the fifteen and don’t make trouble !». Le type louche est interloqué, limite vexé, il amène sa grosse main bagouzée vers sa poche de veste chic et d’un mouvement de tête semble me signifier «Mais ça va pas mec ? Pourquoi je te volerai cinq euros ? T’as vu comme je pèze ?». Je doute encore plus, la fatigue n’aide pas. J’ai surement du m’emmêler les pinceaux en comptant la monnaie et m’emporter un peu trop vite… «Allright, i’m sorry sir, i’m tired you know…». Il me sourit compréhensif, «No problem», en reprenant son billet de vingt et rebroussant chemin. Je range les espèces restantes dans la caisse. Je ne doute plus. Je mange, je regarde un film, les clients rentrent tour à tour, je bouquine un peu. Je doute à nouveau.

          Pourquoi un type a l’air si aisé, et même si ça n’avait pas été le cas, voudrait-il faire de la monnaie sur un billet de vingt euros ? Ça n’a pas de sens, merde… Je recompte la caisse, ça prend pas mal de temps avec toutes ces petites pièces… Je la recompte à nouveau, puis une troisième fois… Putain ! Cinquante-cinq euros et des poussières… Je me suis fait enfler ! Hors de question d’en parler à mes collègues de jour ou à la direction, dans le genre incompétent à l’ouest sans aucune présence d’esprit, j’ai fait très fort sur ce coup-là. Je renfloue donc l’hôtel avec un billet de cinq issu de mon larfeuille. Deux bonnes résolutions pour l’année qui s’annonce : ne plus faire de monnaie et me foutre au close-up.

The cash is on fire !

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~ par vaillantveilleur sur 13 décembre 2011.

7 Réponses to “Tour de passe-passe à cinq euros”

  1. En effet , si la dentition est négligée , celà gache un peu la couleur et la coupe du costard !! Un bon billet agréable à lire !

  2. Ca devait être un gitan… ils sont toujours bien sapés mais ils ne connaissent pas le dentiste.

  3. tout ça pour 5 malheureux euros, j’espère qu’il lui sont vraiment utile

  4. Voilà ce que ça rapporte d’être serviable!

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